Pères et fils (1/3)

Les pères découpent le poulet, réparent les pneus crevés des bicyclettes, rangent les bagages dans la voiture quand on part en vacances, ouvrent les lettres urgentes en fronçant les sourcils, lisent des choses importantes dans les journaux et les magazines, font sauter eux-mêmes le bouchon de la bouteille de champagne -véritable bâton de dynamite- dans les grandes occasions. Les pères rendent la justice tel Salomon, font justice eux-mêmes tel Zorro ou Superman, font entendre raison aux forts et protègent les faibles et les sans-défense.
Les pères sont investis de l’autorité suprême (“Attends que ton père rentre, tu vas voir ce que tu vas prendre!”), le châtiment, lorsqu’il est prononcé est sans appel (privé de télé, ou de vélo, ou d’ordinateur, ou d’argent de poche, ou de sortie !). Préservateurs des sanctions salvatrices de l’équité familiale, bourreaux exécutant leur charge sans y mettre le coeur et même souvent contre leur gré, distribuant, contrits et humiliés par le dégoûtant recours à la violence, les “baffes pseudo-éducatives” et les coups de pied au c... tout aussi peu pédagogiques. “Dans une interview, Henri Miller décrivait ainsi la scène : J’avais été insupportable toute la journée au point que ma mère en avait été excédée. Lorsque mon père rentra du travail, ce soir-là, elle lui dit que je méritais une correction. A voir son air, je compris que la tâche humiliante qu’on lui demandait ne lui plaisait guère. Aussi, lorsqu’il me frappa, je fis semblant d’avoir mal et me mis à hurler de toutes mes forces. J’espérais que cela le consolerait. Il n’était pas homme à distribuer des taloches à qui que ce soit. Et encore moins à son fils. Aussi, collaborai-je dans la mesure de mes moyens”. Et il ajoutait, comme pour nous donner un clin d’oeil : “Les enfants bien élevés sont peut-être d’un commerce agréable, mais ils font rarement des hommes et des femmes remarquables”. Prenons-en bonne note.