Sans profession ? (1/3)
Parmi les tiroirs fourre-tout les plus
injustes des mots de notre quotidien, il en est un que je trouve
particulièrement blessant pour les personnes concernées
: il s’agit du qualificatif : “sans profession”.
En fait, je suis étonné que les femmes -et Dieu
sait qu’elles sont nombreuses dans ce cas- ne soient pas
encore montées au créneau pour que nos académiciens
balaient du vocabulaire cette méchante désignation.
Sans attendre des jours meilleurs pour toutes ces exilées
in-situ, j’apporte aujourd’hui-même ma première
pierre.
La personne sans profession n’est généralement
pas décelable à l’oeil nu ; à priori,
rien ne la distingue des autres. Ce n’est que lorsqu’elle
se trouve confrontée à la société
civile organisée et plus particulièrement à
sa paperasserie administrative qu’elle se trahit, ou plutôt
qu’on la trahie. Une inscription des gamins à l’école,
l’achat à crédit d’un frigo, une demande
de carte d’identité, une ouverture d’un compte
bancaire ? Et la voilà prise en flagrant délit.
En délit de quoi ? En délit de ne rien faire. Car
si elle est sans profession, c’est qu’elle ne fait
rien n’est-ce pas ? La preuve, c’est écrit
noir sur blanc !
Je vois dans cette dénomination au moins trois injustices
flagrantes : La première est que c’est rarement sinon
jamais à un comparse “sans profession” que
la personne “sans profession” a affaire, mais à
un “travaillant effectif” (je serais presque tenté
de dire un “présupposé travaillant”)
et c’est, qu’on le veuille ou non, avec cet oeil qu’elle
est perçue lorsqu’elle doit révéler,
en public, son identité semi-honteuse. La désignation
“sans profession” produit sur le “travaillant
effectif” un effet radical. Même s’il ne le
laisse pas paraître, il ne peut pas s’empêcher
de penser intérieurement : “Encore une de ces personnes
qui se font nourrir par la France-vache-à-lait... elle
exagère, celle-là, elle a l’air jeune, en
bonne santé, elle pourrait aller au turbin... j’y
suis bien, moi !”, etc. Peut-être que j’exagère
un peu, mais je ne pense pas être loin de la vérité.
La deuxième injustice est que cette dénomination
n’a la plupart du temps rien à voir avec le quotidien
laborieux de la personne concernée. Là encore, je
ne suis pas devin et je ne peux pas ausculter de près la
biographie de tous et toutes les “sans profession”
mais je puis imaginer que comme des millions et des millions d’individus,
la personne sans profession se lève le matin à peu
près aussi tôt que les autres, vaque à des
occupations comme tout le monde, assure des responsabilités
-souvent importantes- durant la journée. Et j’ajouterais
même qu’elle est souvent taillable et corvéable
à merci puisque son statut lui-même n’en est
pas un (il n’existe pas, que je sache, un syndicat des “sans
profession” pour défendre cette tranche de population).
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