Sans profession ? (2/3)

La troisième injustice réside à mon sens dans le fait que, n’ayant pas un statut de “souffrance professionnelle” formellement identifié par un contrat de travail, elle se trouve dans une situation proche du travailleur ne disposant que d’un contrat à durée limitée. Mais tandis que celui-ci peut espérer un jour décrocher un C.D.I, elle, en revanche, n’a aucune perspective d’amélioration de sa condition de S.P. (sans profession) Donc, elle est taillable et corvéable à merci, par son mari et ses enfants, par sa famille, ses parents, ses proches, ses voisins, bref par toutes les personnes qu’elle est susceptible rencontrer. Les messages sont alors :“Puisque tu ne travailles pas, tu pourrais tout de même...”ou “Puisque tu n’as rien à faire, tu devrais...”. Le pire, c’est qu’elle finit par intégrer cette pseudo-vérité d’elle-même comme une réalité, et elle tend à se comporter à l’avenant. En société, si une discussion porte sur la vie professionnelle et qu’on lui demande à brûle-pourpoint : “Et vous, que faites-vous ?”, elle devra répondre “rien” et s’en sentira honteuse.

Bien sûr, il y a, comme toujours, des exceptions : certaines disposent d’un “joker”. Je puis m’imaginer qu’une riche rentière, une femme de notable, l’épouse d’une sommité médicale ou d’un ténor du barreau peut assumer sans trop d’angoisses son absence de travail rémunéré, le prestige de sa place sociale venant contrebalancer sa carence de statut professionnelle. Ainsi, personne n’aurait eu l’idée d’apposer à la princesse Diana le qualificatif de “sans profession”, n’est-ce pas ? Et puis, il y a aussi celles qui ont elles-mêmes poursuivi de longues études pour devenir qui, pharmacienne, qui dentiste, qui architecte, qui chercheur au C.N.R.S., mais qui ont choisi de ne pas “faire carrière” : elles ont eu leur part de souffrance, elles ont subi les privations liées à de longues études, elles ont officiellement souffert, elles peuvent donc être amnistiées.

Mais qu’en est-il de toutes les autres, comment se sentent-elles, affublées de cette si stigmatisante étiquette ? Vous voulez que je vous le disent ? Pour la majorité d’entre elles, “sans profession” signifie : inférieure, minable, hors course, pas droit à la parole. Et même si elles ne se sentent pas ainsi, c’est ainsi que leur entourage tend à les considérer. Car dans notre société, le travail officiel, le seul vrai, c’est-à-dire le travail payé, est devenu un indicateur de puissance, un “phallus” comme dirait la psychanalyse. En conséquence, si travailler équivaut à “avoir le phallus”, on peut en déduire que ne pas travailler équivaut à “pas de zizi”. Le paradoxe ne manque pas de sel lorsqu’on songe que ce sans profession concerne essentiellement les femmes.